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S’émancipant de leur formation théorique à La Cambre, Bastin et Dupuis nourrissent leur inspiration de l’œuvre des grands maîtres du modernisme anglais, néerlandais ou scandinave et particulièrement des grandes figures de l’époque : Asplund, Saarinen, Aalto et Jacobsen. À leurs yeux, ces derniers allient connaissance et intuition, réalisme et tradition locale, rigueur et poésie.
Dès leurs prémices, les quatre chapelles intègrent les travaux d’artistes plasticiens : des peintres, des sculpteurs, des artistes authentiques, choisis pour leur aptitude à mener à bien des projets et à les concrétiser en se soumettant aux desiderata esthétiques et matériels des commanditaires et des maîtres d’œuvre… et le diocèse fait confiance au chanoine. À ces artistes s’ajoute en l’occurrence un autre corps de métier : celui d’artiste-artisan. Ainsi en est-il par exemple du vitrailliste, qui maîtrise toutes les étapes de son travail, du dessin initial à la pose finale.
C’est le cas pour Georges Boulmant et Zéphir Busine, pressentis par Bastin et Dupuis pour l’intervention artistique à Renaumont, dans l’une des quatre chapelles de l’entité de Bertrix, dite Notre-Dame de la Grâce.
Constituée de moellons blanchis, de forme asymétrique, elle frappe d’emblée par l’opposition entre la simplicité du bâti et la sophistication de l’aménagement intérieur. Elle rappelle les fours à pain en saillie accolés aux murs extérieurs des maisons ardennaises et ressort, par sa blancheur, de la verdure du paysage ambiant. En Ardenne, les églises et les chapelles étaient régulièrement chaulées sur enduit, ainsi que les maisons (à tout le moins une fois par an, à l’occasion de la Ducasse du village).
L’intérieur témoigne d’une attention particulière des concepteurs pour le choix des matériaux et des éléments de décoration. Une grille de fer forgé entoure l’autel, sur lequel est posée une vierge en cuivre battu. Elle est déjà esquissée sur les premiers plans dressés par Dupuis en juin 1949, donc pensée en intégration formelle du projet. L’architecte peaufine son dessin en janvier 1950 : la vierge est contournée au crayon sur calque, quelques ombres sont marquées, qui lui procurent un certain volume. C’est à partir de cette représentation - à l’heure actuelle conservée au Parador, chef-d’œuvre de Dupuis - que commence le travail de Boulmant et Busine, dans la posture d’artistes-artisans évoquée plus haut. Ils réalisent la volumétrie du dessin de Dupuis pour en concevoir une oeuvre tridimensionnelle.
Grâce aux compétences acquises lors de leur formation artistique à l’Institut Saint-Luc à Tournai, à leurs dons naturels et à leur pratique des métiers d’art, Boulmant et Busine façonnent de leurs propres ciseaux une matrice en bois, un mannequin qui servira de support au batteur de cuivre.
À l’époque, les métiers d’art en général -la dinanderie en particulier- semblent en déclin ; c’est sans doute la pénurie qui les conduit à Dour, dans le Borinage, pour trouver un batteur de cuivre du nom de Joseph Deladrière. Il n’est pas à proprement parler un artisan d’art ; il est inscrit comme chaudronnier dans les registres de population. C’est sur son habileté, couplée à la direction artistique de Boulmant et Busine, que va reposer la réussite du façonnage de la Vierge en gloire. Mais celle-ci est également due à l’entraide, à la transmission, aux rapports de camaraderie entre les différents acteurs du chantier, qu’ils soient amis ou en relation professionnelle cordiale et respectueuse…Ainsi Dupuis, décrit comme « précieux », n’hésite pas à se déplacer au fin fond de Dour à la rencontre du chaudronnier Deladrière, qui sera systématiquement cité dès les premières publications* traitant de la chapelle, au même titre que les architectes et les artistes-artisans.
Le résultat de ces efforts conjugués est un petit chef-d’œuvre technique et esthétique. La Vierge de la chapelle de Renaumont est fixée à un mât flanqué de deux plans biseautés croisés auxquels sont attachés deux petits anges qui se prosternent à ses pieds. Sculptés en bas-relief, ils sont constitués d’une superposition de facettes créées par des replis de matière et des successions de lamelles de cuivre. De ces petits personnages, seuls les profils de leur visage, leurs épaules, leurs cheveux et leurs mains prennent du relief : les fines couches de cuivre ont été battues au maillet sur un support présentant des courbes, des arrondis, du volume.
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« La chapelle Notre-Dame de la Grâce à Renaumont, Jacques Dupuis, Roger Bastin architectes », article paru sur le site www.jacquesdupuis.be, 2019